Realiser : Le Spectacle

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Realiser : Le Spectacle

Comme un pavé jeté dans la mare du conformisme de la gauche, qui continuerait longtemps de la déranger lors de sa reconversion définitive au libéralisme après mai 68, La Société du spectacle de Guy Debord illumine la compréhension du monde moderne sur une de ses faces, décrivant ce paradigme définitivement instauré, dominant et totalitaire, celui de la spectacularisaton de toutes choses : l'homme est devenu le propre spectateur de sa vie, tout lui est caché, travesti et enjolivé, "le vrai est devenu un moment du faux".

De par sa forme, de par sa manière, ce totalitarisme est ce qui se fait de mieux dans le domaine. Dans une telle réalisation, à côté du paradigme du Spectacle et celui de la consommation, les aspirations réelles de l'être humain - ne serait-ce que sa sociabilisation, à opposer à l'atomisation/grégarisation de la société moderne- ne pèsent que de peu de poids, et, dans le pire des cas, si la méthode mène à un rejet, la société trouve dans le même registre des "coercitions douces", comme le prédisait Aldous Huxley : « Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir ». Cette "méthode pharmaceutique" pouvant prendre la forme de toutes addictions dont le système est le seul à pouvoir assurer le cadre de la satisfaction et qu'il promeut directement - voir la dépénalisation/légalisation des drogues - ou indirectement. Aliéné pour aliéné, l'être humain choisit lui-même son addiction et pense même que librement il se rebelle contre l'ordre établi, alors que le Spectacle l'a d'ores et déjà intégré et peut même lui "vendre" sa propre destruction quand cela lui sied.

 

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Au-delà du triomphe de la forme de cette méthode globalisante de domination et d'aliénation, la critique du fond de la spectacularisation de la société trouve écho dans les critiques des religions, celles ci seraient des méthodes de domination plus violentes, n'offrant même pas en contrepartie les "avantages" petit-bourgeois de la société de consommation actuelle.

Il faut ici observer que société du Spectacle ou religions traditionnelles se rejoignent tant sur la forme qu'au niveau de l'hyper-structure. Nous ne reviendrons pas comme nous avons pu le faire dans un autre article sur les liens formels qui tendent à rapprocher la nouvelle religion matérialiste moderne à ses prédécesseurs traditionnels, mais nous nous attarderons sur le fait que l'une comme les autres doivent palier au besoin d'idéalisation et de représentation de l'être humain. Symboles, mythes, divinités, de tous temps l'être humain a eu besoin d'une virtualisation, à la fois comme projection positive - pour sublimer ses principes et émotions - et comme projection négative - en tant que moyen de domination et de coercition. La seule différence ici est que la nouvelle religion matérialiste, sous forme de messianisme de la fin de l'histoire, offre la Jérusalem céleste ici et maintenant, même si ce n'est que sous forme d'image, et qu'elle prétend pouvoir l'offrir à tous, sans effort de leur part que de se conformer à leur nouveau rôle : de passifs récipients dans lesquels on déverse le spectacle sous toutes ses formes ad nauseum...

Sur le fond, ontonlogiquement parlant, la différence est par contre de taille et, si elle ne justifie pas un mouvement rétrograde, devrait justifier par contre une acceptation de la partie bénéfique de l'apport des religions et spiritualités - ne serait-ce que par la diversité culturelle et ethnique - et un rejet total de la société moderne, sous quelconque forme qu'elle peut prendre et typiquement aujourd'hui sous la forme capitaliste-libérale.

Cette différence fondamentale se trouve dans la différence de genèse des religions et celle du projet matérialiste sous sa forme capitaliste (capitalisme privé ou capitalisme d'état, forme vers laquelle le communisme étatique tend tôt ou tard) : celles ci font appel à un ensemble de symboles et de valeurs principiels - dont l'usage peut certes dévier ou être déjà déplacé en rapport à ce qu'il serait censé représenter - qui universellement et rationnellement sont reconnues comme positives, à la différence de la forme-capitalisme qui se base sur les symboles de l'argent et de la propriété et sur la valeur de l'égoïsme comme notion de base de la vie sociétale. L'on peut même avancer que la forme-capitalisme est en théorie l'antithèse des religions au point de vue de l'argent, de l'exploitation du travail de l'Homme par l'Homme : comparant La Fables des abeilles de Mandeville, le darwinisme social capitaliste, le negotium sanctifié, etc., à Jésus Christ chassant les marchands du temple, à l'austérité de tous les clergés - préférant une "nourriture" plus idéaliste à l'hédonisme de l'avoir matérialiste -, en passant par la relégation à une place secondaire - voire justement interdite à certaine catégorie sociale - du commerce et de la thésaurisation dans la vie sociale des sociétés indo-européennes de la Haute-Antiquité... La différence saute aux yeux et est normal, le capitalisme place l'économie au sens de l'avoir et du commerce comme tout de son paradigme, alors qu'aucune religion traditionnelle ne l'avait jamais fait. Plus clairement, allons dans le sens de Jack London : "Tout ce qui améliore la vie, en renforçant sa santé morale et physique, est bon pour l'individu ; tout ce qui, au contraire, tend à la détruire, est mauvais", et discernons tout simplement que l'égoïsme, l'individualisme forcené, la consommation comme seul horizon de vie,etc., toutes ces "vertus" du capitalisme et du libéralisme, ont fait leur preuve comme tendant à détruire la vie.

 

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Ainsi, le Spectacle, ayant toujours été présent sous une forme ou une autre, n'a fait, "seulement", qu'enfler et devenir le Léviathan du monde moderne, mais surtout a été mis au service de l'idéologie mortifère du libéralisme, qui est, nous ne le répèterons jamais assez, intrinsèquement mauvaise, portée à la dissension, à l'exploitation des faibles et au mensonge constant face à ses propres vices.

Faut-il alors choisir de fuir le Spectacle et toute idéalisation, est-ce seulement possible et même désirable? Devrait-on laisser une part de la psychologique humaine à nos seuls ennemis? Doit-on à l'inverse se plonger corps et âme dans l'irréel et la spectacularisation pour dépasser à son propre jeu la société du Spectacle, en ne prenant comme justification et but que le Spectacle pour lui-même, devant trouver une liberté dans sa propre création?

Si tant est que le réformisme soit possible dans ce domaine, le Spectacle doit reprendre sa place subalterne et se contenter de parler de l'idéal et de l'idéel, doit pouvoir tenter de modifier le cours du réel, mais ne doit plus prendre la place du réel.

Dans cette société du Spectacle il serait crédule de vouloir soulever les forces vives des masses conditionnées sans devoir utiliser les mêmes outils que le Système, à défaut de trouver le moyen de mettre à bas celui-ci de "l'extérieur"- si l'on doit agir dans ce sens - il est nécessaire que ceux qui en sont capables entrent dans cette arène, se mêlent et combattent, mais gardent la tête froide et l'esprit au dessus de la mêlée, car avant toute chose, il faut une éducation et une droiture à l'épreuve de tous les conditionnements du Système. Et ceci est une autre histoire...

 

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